Léopold n’est pas content ce matin. Il veut jouer au ballon avec son papa mais ce dernier lui répond : « Pas maintenant, mon grand. Il faut que je termine ce que je suis en train de faire. On s’amusera plus tard. » Il va alors voir sa maman et lui a propose un jeu de société, mais elle dit à son tour : « Il faut d’abord que je réussisse à endormir ta petite sœur. On s’amusera plus tard ». Plus tard, plus tard…ils n’ont que ces mots-là à la bouche. Léopold n’a pas envie de jouer plus tard. Il veut jouer MAINTENANT.
Il passe sa matinée à ruminer et trouve que tout cela est injuste : « C’est toujours pareil avec les adultes : il faut attendre encore et encore. Par contre, il faut obéir tout de suite quand ils nous demandent quelque chose ! ».
Après le déjeuner, ses parents lui proposent enfin de faire une activité avec lui. Seulement, voilà : Léopold n’a plus envie ! Il n’ose cependant pas l’avouer et se force à jouer aux petits chevaux.
– À ton tour de lancer le dé, dit sa maman.
– Mais ça fait dix fois que je le lance et je n’arrive pas à faire un 6, s’agace le petit garçon. Regarde, s’énerve-t-il en lançant brusquement le petit carré.
– Doucement Léopold, tu n’y arriveras pas mieux en t’énervant ! affirme son papa.
– Mais c’est vous qui m’énervez en vrai, se met à crier l’enfant.
– Tu dépasses les bornes, va dans ta chambre, tu es puni. Tu n’en sortiras que quand tu seras calmé, lui ordonne son papa.
Léopold sort en claquant la porte. Il se sent triste, en colère et incompris. Il s’assoit par-terre et se met à espionner la conversation de ses parents, dans l’espoir que sa maman le défende. Même s’il n’entend pas distinctement ce qu’ils se disent, ses parents semblent d’accord.
– …pold…compliqué…manque…patience !
– …raison, mais…cause…rue station.
– …fectivement…pas simple…rue station.
– …pold râle…pleure…impatience…vivre…mieux…rue station.
« Je manque de patience à cause de la rue station ? C’est quoi cette rue ? On va déménager ? Il faut que je la trouve pour découvrir de quoi parlent mes parents ! ». Léopold sort de sa chambre sur la pointe des pieds et file jusqu’au garage pour récupérer son vélo. C’est décidé, il part à l’aventure à la recherche des mystères de la rue station !
Le voilà pédalant à vive allure : il se dirige vers la mairie où se trouve le plan du village. Arrivé devant, il lâche son vélo et tente de repérer le nom des rues. Le problème, c’est que Léopold commence tout juste à lire et que le panneau est bien trop haut pour qu’il puisse tout y voir. Il saute tel un petit kangourou dans l’espoir d’y apercevoir la fameuse rue station ! Malheureusement, il n’y arrive pas.
À quelques mètres de lui se trouve un groupe d’adolescents.
– Qu’est-ce que tu fais à sauter comme ça ? lui demande le plus grand d’entre eux.
– J’essaye de lire le plan, lui répond l’enfant.
– Et tu cherches quoi sur ce plan exactement ?
– Je cherche la rue station, s’il te plaît, réplique Léopold qui a bien retenu le fait qu’il faut être poli pour obtenir ce que l’on souhaite.
Après avoir exploré tout le plan, l’adolescent est formel : il n’y a pas de rue station !
Léopold le remercie de l’avoir aidé. « Maman a raison, il faut que je finisse ma soupe pour grandir plus vite et pouvoir me débrouiller seul ! » pense le petit garçon contrarié de n’avoir pu être à la hauteur.
Il décide alors d’explorer le village et de faire toutes les rues une par une. Il sait que cela va lui prendre du temps, mais il est déterminé à découvrir la vérité. Après avoir parcouru la moitié de son chemin, il commence à se décourager. « Si ça se trouve, ça ne s’écrit pas comme je l’imagine ! Il faut que je demande à quelqu’un de m’aider, mais à qui ?… À madame Georgette, bien sûr ! ». Madame Georgette est libraire, donc forcément, l’orthographe, c’est son rayon. Léopold se remet en selle et entre en courant dans sa boutique. Tout essoufflé, il dit :
– Bonjour madame, vous savez comment on écrit « rue station », s’il vous plait ?
Surprise, la libraire fait de gros yeux derrière ses lunettes multicolores.
– Bonjour jeune homme. Ta question me semble étrange, mais si ça peut t’aider, ça s’écrit…
Et madame Georgette lui épelle. Puis elle ajoute :
– Je suis peut-être trop curieuse, mais où se trouve cette rue ?
– Justement, je la cherche. Je n’ai pas le temps de discuter, mais merci pour votre aide. À bientôt.
Léopold repart de plus belle et s’arrête à chaque coin de rue, en espérant découvrir enfin LA rue qui expliquerait tout. Après avoir parcouru tout le village, il doit se rendre à l’évidence : l’adolescent avait raison, elle n’existe pas. Tristement, il se dirige vers le parc en poussant son vélo. Il décide de faire une pause sur un banc pour réfléchir. C’est alors qu’un vieux monsieur vient de s’asseoir à ses côtés.
– Tu sembles perdu dans tes pensées, mon petit. Quelque chose ne va pas ? demande le papi curieux.
– C’est que je cherche quelque chose que je ne trouve pas. Et ça m’agace ! répond Léopold.
– Tu pêches des petits pois et des limaces ? Je comprends que tu fasses cette tête. Normalement, on pêche des poissons ! Mais tu as été dans quelle rivière pour ça ?
Léopold éclate de rire. Il sait qu’il ne faut pas se moquer, mais il trouve ce vieux monsieur très amusant.
– Pardon, je ne voulais pas rire, mais vous ne seriez pas un peu sourd ? demande le petit garçon en parlant assez fort.
– Comme un pot ! Alors, dis-moi, ce n’est pas à cause d’une pêche hasardeuse que tu fais cette tête apparemment…
Et tout en articulant, Léopold dit :
– Mes parents m’ont puni car je me suis fâché. Je les ai espionné ensuite et ils ont dit que tout ça, c’est à cause de la rue station. Je cherche donc cette rue pour comprendre de quoi ils parlaient. Mais je ne la trouve pas ! Et ça m’énerve encore plus.
Le papi sourit car malgré ses oreilles défaillantes, il a tout compris. Il a même compris ce que Léopold n’a pas compris lui-même jusqu’alors.
– La fameuse rue station ! Je la connais bien.
– Vous la connaissez ? Mais elle se trouve où ? interroge Léopold surexcité.
– Elle est ici et ailleurs. Un peu partout autour de nous. Et plusieurs familles y vivent depuis toujours. Je suis sûr que tu les connais bien d’ailleurs…
– Ah bon ? Et comment s’appellent ces familles ?
Le vieil homme regarde le petit garçon d’un air très sérieux.
– Il y a la famille Colère, la famille Tristesse, la famille Injustice entre autres, énumère le vieil homme. Tu vois mon petit bonhomme, tes oreilles fonctionnent très bien, mais il y a beaucoup de choses que tu ne comprends pas encore.
Léopold regarde le papi avec des points d’interrogation dans les yeux.
– Je ne demande qu’à comprendre, se met à pleurer le petit garçon.
Tout en lui tendant un mouchoir, le vieil homme raconte :
– Alors voilà le secret : il n’y a pas de rue station…mais il y a la frustration, qui est un mélange de colère, de tristesse et aussi d’injustice lorsqu’on ne peut pas obtenir ce que l’on souhaite.
– Oh, mais c’est tout à fait ce que je ressens. C’est incroyable…C’était donc de ça que parlaient mes parents ! Je pensais qu’ils étaient fâchés contre moi alors qu’ils essayaient juste de me comprendre.
– Ton papa et ta maman eux aussi connaissent certainement des moments de frustration. Comme tout le monde finalement. Nous ne sommes pas des robots et il est tout à fait normal de ressentir des émotions et des sentiments positifs ou négatifs, ajoute le vieil homme.
– Il faut que je rentre pour demander pardon à mes parents. Merci beaucoup de m’avoir aidé, Monsieur.
– Alphonse, enchanté ! répond le papi.
– Moi c’est Léopold, dit l’enfant en enfourchant son vélo. À bientôt Monsieur Alphonse Enchanté !
Arrivé chez lui, Léopold court vers le salon où ils retrouvent ses parents en train de jouer avec sa petite sœur.
–Où étais-tu passé ? demande sa maman qui semble contrariée.
– Je sais que je suis parfois pénible, pardon ! La rue station ne m’aide pas alors je suis parti à sa recherche pour comprendre.
– Tu veux dire la frustration ? corrige son papa en souriant.Ce n’est pas quelque chose que l’on cherche, c’est en nous et c’est plus fort que nous.
– Ressentir cette émotion n’est pas mal et peut nous même pousser à devenir meilleur, explique sa maman. Et si on prenait un bon goûter maintenant tout en continuant à discuter de tout cela ?
– Non, pas maintenant maman ! répond malicieusement le petit garçon.
Les parents de Léopold se demandent pourquoi il réagit comme ça.
– Non, pas maintenant, répète-t-il en observant son papa et sa maman. Il faut d’abord…se laver les mains ! Je me trompe ou j’ai senti un peu de rue station en vous ? dit Léopold fier de lui.

