La gourmandise est un vilain défaut
Honoré, le coq de la ferme de Beauséjour, est en grande forme ce matin. « Cocorico, tout le monde debout ! Il fait froid, mais il y a du soleil. Ne perdons pas de temps et profitons de cette belle journée. Cocorico ! ». Popette, la petite chatte gardienne des animaux, n’est pas du même avis : elle était en train de faire un délicieux rêve et n’avait pas envie d’en sortir.
– Mais enfin Honoré, qu’est-ce qui cloche chez toi ? Il est bien trop tôt, laisse-nous dormir encore un peu, s’agace-t-elle.
– On est de mauvaise humeur ce matin ? Pourtant, le soleil brille et le paysage est magnifique, répond Honoré. Allons debout, c’est le jour idéal pour réaliser ses rêves !
Popette, contrariée, s’étire en baillant, se relève sur ses pattes puis dit soudainement :
– Qu’est-ce que tu viens de dire ?
– J’ai dit que c’est le jour idéal pour réaliser ses rêves, pourquoi ?
Popette ignore la réponse du coq qui se retrouve seul. Elle file tout droit retrouver Perly, le renardeau qui dort dans le poulailler avec ses amies les poules, Sidonie, Micheline et Colette.
– Debout, debout tout le monde, Honoré a raison ! Aujourd’hui, nous allons réaliser un délicieux rêve grâce à chacun d’entre nous. Le rêve que j’étais en train de faire avant que notre réveil sur pattes ne se mette à chanter. Nous allons faire des crêpes pour la chandeleur !
– La chandeleur ? interroge Perly. C’est quoi ? C’est un sport ?
Les poules ne sont pas du tout enthousiastes.
– Et tu vas les trouver où tes œufs ? questionne Micheline.
– Quand j’ai dit qu’on va réaliser ce rêve ensemble, je comptais sur votre participation les filles, reprend Popette.
– Et c’est quoi des crêpes ? insiste le renardeau. C’est dur à faire?
– Nos œufs sont pour le marché, pas pour nous je te rappelle, intervient Sidonie.
– Peut-être, mais nous n’en utiliserons que très peu. Nous avons aussi le droit de nous faire plaisir ! Honoré a raison, la journée est belle, il faut profiter de la vie, dit la petite chatte.
– Mais c’est quoi la chandeleur ? C’est un jeu ? reprend Perly.
– La chandeleur est une fête qui célèbre le retour de la lumière, le moment de l’année où les jours rallongent. C’est là que l’on fait des crêpes, aussi rondes que le soleil, raconte Colette la poulette.
– Mais c’est quoi des crêpes ? s’énerve le renardeau.
– Vous voulez vraiment priver Perly de connaître la douceur d’une crêpe ? demande Popette en faisant les yeux doux aux poules.
Micheline, Sidonie et Colette finissent par céder et propose un panier de beaux œufs à la petite chatte.
– Suis-moi, dit Popette à Perly. Nous avons besoin de lait et ensuite, je pourrai répondre à ta question.
C’est justement l’heure de la traite pour Coquelicot, Marguerite et Pâquerette, les vaches de la ferme.
– Nous allons faire quelques crêpes pour faire découvrir ces merveilles à Perly. Je peux vous prendre un pot de lait ?
– Meuh bien sûr, répond Marguerite. Et surtout, gardes-en quelques-une pour nous, ça nous changera du foin. Vivement le printemps et son herbe verte et bien grasse.
Voici Perly et Popette dans la grange avec leur panier garni d’œufs, leur pot de lait et la farine chapardée dans la ferme voisine, celle de Tony le taureau.
– Maintenant, je vais enfin pouvoir t’expliquer ce que sont des crêpes, comment on les cuisine et surtout comment on les déguste, dit la petite chatte.
Après quelques minutes de préparation, voici les galettes qui sautent dans la poêle au-dessus de la tête de Perly, qui s’émerveille de ce spectacle visuel et olfactif. Le renardeau est heureux de cette découverte.
– Mais c’est délicieux, s’étonne Perly qui n’a pas pu s’empêcher de goûter avant que tout soit prêt.
– Je te l’avais dit, mais patiente encore un peu avant de t’empiffrer. Les crêpes, ça se partage !
– Juste une et après, j’attends qu’on ait terminé, promis ! supplie le petit renard.
– Une seule mais c’est bien parce que tu n’en a jamais mangé ! cède Popette.
Perly se délecte de sa galette et se lèche les doigts. En bon renard rusé qu’il est, il détourne l’attention de la petite chatte pour en grappiller d’autres :
– Oh, regarde Popette, un papillon ! C’est rare en cette saison.
– Un papillon ? Où ça ? s’étonne la petite chatte en lui tournant le dos.
Et pendant que Popette cherche l’insecte, Perly se rue sur le tas de crêpes, mais il n’est pas assez rapide. La petite chatte le prend la patte dans l’assiette.
– Tu n’as pas honte de faire le gourmand ?
–C’est parce que je n’en ai jamais mangé avant et que c’est trop bon !
– Ce n’est pas une excuse, s’énerve Popette.
– Mais vous en avez déjà tous mangé et du coup, j’ai du temps à rattraper et des crêpes en retard, argumente Perly.
– Tu vas surtout te rendre malade. La gourmandise est un vilain défaut, dit la petite chatte contrariée. En plus, il n’y en aura plus assez pour tout le monde.
– On en refera plus tard, répond le renardeau.
Cette fois-ci, s’en est trop pour Popette. Elle emmène les crêpes qu’elle a réussi à sauver avec elle. Perly, quant à lui, reste seul le ventre plein mais le cœur vide. Il sait pourtant bien qu’il faut partager, mais la gourmandise a été plus forte que tout. Il s’en veut beaucoup et se demande comment se rattraper auprès de ses amis. Il a soudain une idée. Il se met à courir vers la forêt.
Popette qui l’a vu partir à toute allure se met à culpabiliser de l’avoir grondé :
–Honoré, je crois que Perly est très fâché et qu’il est reparti dans sa forêt.
– Oh, je ne crois pas que la perspective d’une nouvelle cohabitation avec Patapouf le sanglier l’enchante. Il va revenir, ne sois pas si inquiète ! dit le coq.
Seulement voilà : après plusieurs heures d’attente, le renardeau n’est toujours pas rentré à la ferme. Honoré doit bien admettre que Popette a sans doute raison : Perly est reparti. Tous les animaux se réunissent alors dans la grange.
– L’heure est grave, les amis ! annonce Popette.Perly n’est pas revenu. Nous devons aller dans la forêt pour le ramener parmi nous. Il fait partie de notre famille.
– Même s’il est trop gourmand ? demande une petite voix qui vient du fond de l’abri.
Tout le monde se retourne et voit le renardeau avec un gros sac entre les mains.
– Perly, mais où étais-tu passé ? demande Colette la poulette.Je me suis fait des plumes blanches !
– Je suis allé vous chercher de quoi accompagner vos merveilleuses crêpes dans la forêt. Après tout, la chandeleur, c’est aussi un moment de partage, non ? dit le renardeau en ouvrant son sac rempli d’églantines bien rouges.
– C’est une idée meuhhhhrveilleuse, beugle Marguerite.
– Et maintenant, à table ! ordonne Honoré. Je suis debout depuis bien trop longtemps et j’ai faim !
À la ferme de Beauséjour, en ce jour de fête de lumière plein d’espoir, les ventres sont bien remplis et le soleil est à nouveau dans le cœur de tous.
À bientôt les gourmands !

