Shipou

Tout là-bas, au-delà de nos montagnes, au-delà de nos campagnes, dans un pays que l’on appelle Irlande, vit un troupeau de moutons très mignons. Tous les jours, ils gambadent dans leur verte prairie qui surplombe la mer. C’est un petit paradis comme il n’en n’existe plus beaucoup. En apparence, tout est calme et paisible ici.

Finley, le chien de berger, veille personnellement à ce que tout se passe pour le mieux. Il connait chacun des animaux du cheptel : Tricot, le plus râleur et le plus âgé d’entre eux, Frisouille et ses blagues qui ne font rire que lui, Bigoudi le spécialiste de la météo soucieux de son pelage, Gigot le plus dodu, Béé le plus bavard et Shipou le plus doux. Doux par sa fourrure, mais aussi par son caractère. Tout le monde adore Shipou : toujours de bonne humeur, toujours prêt à rendre service.
Et justement ce matin, Tricot a besoin de lui. Le vieux mouton bougon a décidé qu’il en a assez de manger de l’herbe ! Il a envie de trèfles, mais pas n’importe quels trèfles : des trèfles à quatre feuilles. Il en parle tellement qu’il a réussi à convaincre tout le troupeau de faire une grosse salade de trèfles pour le déjeuner. Oui, mais voilà : tout le monde en veut, mais personne n’a envie d’aller en chercher, d’autant plus qu’il est extrêmement difficile d’en trouver.
C’est une mission pour Shipou, n’est-ce pas Shipou ? Je suis sûr que tu vas en trouver plein, dit Tricot avec aplomb.
On irait plus vite si on était plusieurs, quelqu’un a envie de m’accompagner ? demande le petit mouton.
Je vais friser avec toute cette humidité si je reste au grand air trop longtemps, je préfère t’attendre sous l’abri, répond Bigoudi.
Si tu y allais, tu aurais au moins la laine fraîche, s’amuse Frisouille qui ajoute pour que les autres comprennent sa blague, pour un mouton qui pue du museau, ça serait le comble !
Je ne viens pas non plus, j’ai pris un peu de poids ces derniers temps et je vais te retarder dans ta quête, explique Gigot.
Et toi, Béé, tu ne dis rien pour une fois. Ça veut dire que tu viens avec moi ? interroge Shipou plein d’espoir.
Absolument…pas ! Non, il faut que quelqu’un fasse la conversation au cheptel. C’est important qu’on bêle tous ensemble.
Très bien, dit le petit mouton qui tente de dissimuler sa déception. Dans ce cas, j’y vais. À plus tard.

Alors que Shipou se met en route à la recherche de trèfles à quatre feuilles, Finley qui a tout observé, le rejoint en courant.
Moi, je veux bien venir avec toi.
Oh, c’est gentil, merci. Mais tu ne devrais pas surveiller le troupeau ? questionne Shipou.
Toi aussi, tu fais partie de ce troupeau. Et tu as besoin d’aide. Mon devoir est d’aider tous les moutons. Tu ne fais pas exception.
Ils marchent un long moment, observant chaque recoin de la prairie, respirant les fleurs sauvages et le grand air. Ils cherchent, mais ne trouvent pas. Découragé, le petit mouton finit par s’arrêter.
Il n’y a pas de trèfles à quatre feuilles par ici. Je vais décevoir Tricot et il va être contrarié. Je voulais tellement lui faire plaisir.
Shipou, personne ne t’en voudra. Tu ne peux pas faire de miracle. Tu es déjà bien gentil de rendre tout le temps service au troupeau, dit Finley.
C’est normal. J’ai envie que tout le monde se sente bien.
Finley fronce les sourcils et demande :
Et toi, est-ce que ça te convient de rendre service ? Est-ce que ça te rend heureux ?
Moi ? s’étonne Shipou. Je ne me pose pas la question. Si les autres sont heureux, alors je suis heureux.
Finley comprend à cet instant que le petit mouton ne pense jamais à lui et doit être certainement très malheureux.
Shipou, tu as le droit de ne pas avoir envie, tu as le droit de dire non, tu as le droit de dire ce que tu veux réellement. Ça ne fait pas de toi quelqu’un de différent ou de vilain.
Je n’en suis pas si sûr. Si j’avais osé leur dire à tous que je ne voulais pas chercher des trèfles à quatre feuilles aujourd’hui, personne n’y serait allé et tout le monde aurait été fâché contre moi, répond le petit mouton avec des trémolos dans la voix.
Je crois bien que tu te trompes. Si le troupeau t’aime autant, ce n’est pas parce que tu ne dis jamais non. C’est parce que tu es un mouton gentil, bienveillant, intelligent, rigolo et tout doux.
Vraiment ? interroge Shipou.
Vraiment ! D’ailleurs, je te propose de retourner voir le troupeau sans trèfles à quatre feuilles pour voir comment il réagit. Tu pourrais avoir des surprises.
Shipou a du mal à croire qu’on puisse l’aimer s’il ne fait pas ce que les autres attendent de lui.
Attends, j’aimerais encore chercher un peu avant de rentrer.
Le petit mouton ratisse minutieusement chaque centimètre d’herbe. Il observe à gauche, puis à droite. Rien, toujours rien. Il doit bien se résoudre à rebrousser chemin le cœur en peine.

Alors qu’il voit au loin tous ses amis, il commence à se sentir très mal.
Peut-être qu’on aurait dû aller encore plus loin ? dit-il.
Autant chercher une aiguille dans une botte de foin, répond Finley. Si Tricot fait des caprices et en a assez de manger de l’herbe, il est assez grand pour se débrouiller tout seul. Allons mon garçon, montre-leur qui tu es !
Shipou s’approche du troupeau, la tête baissée et l’air désolé.
Alors ? Tu as trouvé de quoi nous préparer une bonne salade ? demande Tricot.
J’ai cherché, beaucoup cherché. Et Finley peut en témoigner, n’est-ce pas Finley ? Je reviens bredouille, malheureusement, s’excuse le mouton.
Oh?! Ce n’est pas bien grave. On se contentera d’herbe bien verte, répond Tricot qui passe immédiatement à autre chose.
D’ailleurs, ce n’est pas la saison des trèfles puisque nous sommes en automne ! Celui qui réussit à en trouver en ce moment est un sacré veinard, ajoute Bigoudi un brin moqueur.
S’en est trop pour le gentil Shipou ! Il aurait aimé que Bigoudi l’en informe avant et surtout, il espérait un « Merci » du troupeau, mais il n’en est rien. Alors, il prend son courage à deux pattes et d’une voix encore timide, mais sûr de lui, il affirme :
Nom d’une pelote de laine ! Je me suis décarcassé pour vous aujourd’hui, pour vous faire plaisir. Et vous n’êtes même pas reconnaissants. Vous me décevez beaucoup.
Puis il part gambader seul pour cacher ses larmes.

À son retour, Finley et le troupeau l’attendent.
Excuse-moi de t’avoir fait tourner en bourrique, Shipou. Je ne voulais pas te blesser. Tu es un mouton exceptionnel et tu as voulu nous faire plaisir. Pardon mon ami, dit Bigoudi.
Comme Finley me l’a fait remarquer, j’aurais pu me débrouiller seul aujourd’hui. Je croyais simplement que tu aimais te promener loin dans la prairie. Je souhaitais juste te faire plaisir en te proposant de te balader au grand air, confesse Tricot.
Tu as le droit d’être triste et tu as le droit d’être fâché contre nous, mais s’il te plaît, bêle-nous quelque chose, ajoute Béé.
Shipou se rend compte que Finley avait raison : dire ce que l’on ressent ne change rien à l’amour que l’on nous porte et permet même d’être plus heureux tous ensemble.
Je crois que nous avons beaucoup de chance d’être un troupeau uni, déclare le petit mouton. Et pour sceller notre amitié, voici un porte-bonheur qui saura nous rappeler à chaque instant cette chance.
Shipou leur tend alors un magnifique trèfle à quatre feuilles qu’il a trouvé par hasard lorsqu’il est parti seul pour réfléchir. Qui aurait cru qu’une simple envie de salade réunirait tout un troupeau autour du trèfle de l’amitié ?









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